Par
Louis Turbide

ÉDITORIAL

Éoliennes dans les ZEC : un non-sens

Dans les années 70, les amateurs de plein-air, de chasse et de pêche se battaient pour la démocratisation de nos forêts publiques. C’est en 1978 que le Québec posa un geste historique en créant les zones d’exploitation contrôlée (ZEC). Pour les passionnés de chasse et de pêche du temps, c’était le début d’une grande aventure: celle de l’accès pour tous à une nature généreuse, gérée par des bénévoles amoureux de leur territoire. 

Aujourd’hui, quand je regarde ce qui se passe dans nos forêts, je me permets d’être très inquiet. Le vent tourne, et l’industrie éolienne, appuyée par Hydro-Québec, est en train de lorgner nos plus beaux territoires fauniques. Ce que je vois sur le terrain, ce n’est plus de la spéculation, c’est une invasion pure et simple. 

Prenons l’exemple de la ZEC Chapais, dans le Kamouraska. Ce qu’on présentait au départ comme une innocente «phase exploratoire» a pris une tout autre tournure. Selon le président de la ZEC Chapais Karl Pelletier, quatre tours de mesure du vent ont déjà été installées en plein bois et le terrain pour cinq autre a déjà été préparé, forçant le déboisement de secteurs forestiers importants. Et le pire est à venir: le projet Wocawson prévoit l’installation de 140 à 160 éoliennes selon Radio Canada si bien entendu les données captées par les tours de mesure du vent sont concluantes. Puisque la ZEC occupe la moitié du territoire de ce projet, je vous laisse deviner combien d’éoliennes géantes de 200 mètres de haut pourraient être érigées sur la ZEC.

Devant cette aberration, les administrateurs de la ZEC Chapais ont statué lors d’une réunion officielle en s’opposant massivement au projet. Ils ont raison, et je salue leur courage. Avec autant de structures d’acier et de béton, c’est la ZEC elle-même qui risque de s’éteindre selon Karl Pelletier, président de la ZEC Chapais. 

Pour l’amateur d’orignal que je suis, et pour vous tous qui vibrez au son d’un call d’automne, cette dénaturalisation est un non-sens total. Ceux qui vous répètent que l’orignal est un animal résilient et qu’il s’adaptera aux turbines vous mentent ou ne connaissent rien à la faune. Les recherches scientifiques, notamment des études majeures menées en Scandinavie, confirment ce que le gros bon sens nous dicte déjà: les grands ongulés modifient drastiquement l’utilisation de leur territoire à proximité des parcs éoliens. Ce n’est pas le pylône qui fait peur, c’est le vrombissement mécanique continuel des pales, l’effet stroboscopique intolérable des ombres rotatives géantes au sol, et surtout l’ouverture massive de chemins de pénétration dans ce qui était bien souvent leur dortoir. L’orignal ne cohabite pas avec le béton et l’acier; il change de territoire. Et quand le gibier déserte, c’est notre passion qu’on met en péril. 

Il y a aussi une réalité financière qu’on ne peut plus ignorer. Nos ZEC font déjà des petits miracles pour couvrir leurs frais. Leurs revenus dépendent directement des cartes de membres et des droits d’accès. À la ZEC Chapais, on parle d’environ 550 membres qui contribuent à la pérennité de ce territoire. Si une partie importante du territoire est dénaturée par des éoliennes, il y aura assurément une perte de revenus pour cette ZEC car aucun chasseur qui se respecte ne sera intéressé à chasser à proximité de ces géants d’acier pour des raisons qui sont bien entendu très évidentes. Il est important de savoir qu’une ZEC ne reçoit aucune compensation monétaire si on installe des éoliennes sur leur territoire.

Il faut aussi être conscient qu’une éolienne a une durée de vie entre 20 et 30 ans. Advenant que ce projet se concrétise, quelles sont les responsabilités des grandes compagnies et d’Hydro Québec lorsqu’une éolienne ne sera plus opérationnelle? C’est un questionnement qu’il faut avoir dès maintenant!  

Face à des projets de cette envergure, les conseils d’administration de ZEC ont bien beau s’opposer haut et fort, ils ne font pas le poids du tout. Certes il est important que tout le Réseau Zec se mobilise pour manifester son désaccord mais ça prend bien plus que cela. Selon moi, ce sont les Premières Nations qui peuvent faire la différence. Leurs droits ancestraux issus de traités sont protégés par la Constitution. Ces derniers possèdent un pouvoir politique et juridique de blocage bien supérieur à celui de n’importe quel comité de gestion. Surtout, nous partageons la même vision sacrée de la conservation de la faune et du respect de la terre de leurs ancêtres. Leurs aînés et leurs chasseurs le savent: couper la forêt pour y implanter des structures d’acier détruit le territoire pour des générations. De grâce ne sacrifiez pas votre patrimoine unique contre une entente monétaire si généreuse soit-elle.

Nous devons faire front commun. Si le gouvernement refuse d’entendre le cri d’alarme légitime des gestionnaires comme ceux de la ZEC Chapais, il risque peut-être de reculer devant les gardiens millénaires de ce territoire.

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